Le Monde 09/09/2006 M. Sarkozy : “J’aime l’énergie et la fluidité de l’Amérique”

September 9, 2006

Comment réagissez-vous aux critiques de vos adversaires, qui font de vous un candidat proaméricain ? Si, après vingt-cinq ans de vie politique, le seul reproche sérieux que l’on trouve à me faire est d’être trop proche d’un pays avec lequel nous n’avons jamais été en guerre, d’un pays avec lequel nous avons lutté dans le passé pour éradiquer le nazisme et avec lequel nous luttons aujourd’hui pour vaincre le terrorisme, je me sens capable de l’assumer. Voici un pays qui connaît le plein-emploi depuis près de quinze ans, un pays où la croissance économique est chaque année supérieure à la nôtre d’un point ou d’un point et demi, un pays où la démocratie combine harmonieusement l’alternance et la stabilité politique. Enfin, un pays qui, en matière d’intégration, montre l’exemple : la moitié des Prix Nobel y sont d’origine étrangère.

 

Je ne suis pas un admirateur aveugle des Etats-Unis. Mais tout observateur de bonne foi devrait considérer que c’est un bilan qui n’est pas honteux, et que nous n’avons aucune raison d’être fâchés avec le peuple américain.

Faudrait-il être antiaméricain pour séduire les Français ?

C’est une idée reçue, colportée par une petite élite française déconnectée de la réalité. Je suis moins persuadé que vous semblez l’être qu’il y ait une détestation des Français à l’égard de l’Amérique. Les films américains, la musique, l’American way of life plaisent aux Français et à la jeunesse. Ils les font rêver. TF1 vient de supprimer le traditionnel film du dimanche soir au profit de séries américaines. Et on viendrait m’expliquer qu’être ami des Américains est un problème en France ? Disant cela, je vais sans doute accroître l’aigreur de ceux qui considèrent que les sociétés russe ou chinoise sont plus aimables.

Vous ne pouvez nier que l’Irak a affecté profondément la relation franco américaine.

La crise de 2003 a été, de mon point de vue, la plus importante que la France ait vécue avec les Etats-Unis depuis 1966 et le départ des Américains de leurs bases en France à la demande du général de Gaulle. La crise née de la guerre d’Irak était grave, parce qu’elle était émotionnelle. Les Américains ont eu le sentiment d’être abandonnés par une nation dont ils se sentaient proches par l’histoire et par les valeurs.

Justement, fallait-il provoquer cette crise ?

Je ne juge pas la méthode. Mais, sur le fond, j’approuve Jacques Chirac d’avoir averti la communauté internationale et les Américains des risques d’une guerre en Irak. Aujourd’hui, on en voit une des conséquences : débarrassé de son rival historique, l’Iran se déploie comme une puissance régionale dont je n’ai pas le sentiment qu’elle soit apaisante !

Lorsqu’on est un allié, peut-on mettre son veto à une décision américaine ?

La menace du droit de veto était inutile, d’abord parce qu’il n’y aurait pas eu, de toute façon, de majorité pour la guerre au sein du Conseil de sécurité, ensuite parce qu’il a conduit à un sentiment d’humiliation aux Etats-Unis. Cela étant, ce n’est pas parce que l’on est fondamentalement amis que l’on est voué à être d’accord sur tout. Allié ne veut pas dire rallié. C’est justement la base de notre malentendu. Au fond, nous nous ressemblons beaucoup dans nos ambitions. La France et l’Amérique ont mis l’universalisme de leurs valeurs au coeur de leur stratégie internationale, considérant qu’elles étaient si fondamentalement bonnes ou si fondamentalement raisonnables qu’elles avaient vocation à irriguer le monde. Je sais ce que le côté messianique des Américains peut avoir d’agaçant. Mais nous le sommes aussi lorsque nous prônons le triomphe de la raison.

Comment peser sur l’Amérique ? Par le dialogue ou par l’opposition frontale ?

Je plaide pour une autonomie et une liberté de parole complètes vis-à-vis des Etats-Unis. La France ne doit être le vassal de personne. Toutefois, plus on manifeste un désaccord sur le fond, plus on doit être attentif à la forme. J’assume l’idée que les démocraties doivent être alliées. Ce qui s’est passé le 11 septembre 2001 à New York aurait pu se produire à Paris.

Cette crise a-t-elle eu une influence, dans le domaine de la sécurité, par exemple ?

Au pire de la crise, nos services de renseignement collaboraient de façon exemplaire. C’était donc la preuve que nous étions à la surface des choses. Mais cette crise a été si médiatisée que j’ai parfaitement conscience qu’elle a laissé des traces. C’est d’autant plus dommageable que la France est le deuxième investisseur aux Etats-Unis, avec 150 milliards de dollars (120 millions d’euros), que 3 000 sociétés françaises sont présentes sur le territoire américain, qu’elles emploient directement ou indirectement 600 000 travailleurs américains et que, chaque jour, 1 milliard de dollars s’échangent entre la France et les Etats-Unis.

L’Europe que vous défendez est-elle inféodée à l’Amérique ?

En aucun cas et d’aucune façon ! Comment pouvez-vous me demander une chose pareille ? Qui voulait de la Turquie en Europe ? Le président Bush. Et vous me demandez si je suis aligné sur les Américains ! C’est vous qui étiez alignés sur les Américains, vous, Le Monde, en me traitant de populiste parce que j’étais opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Voilà un sujet majeur où je me suis frontalement opposé – parce que je suis attaché à l’Europe politique – à une stratégie américaine. Pour autant, dois-je refuser de me rendre aux Etats-Unis parce que George Bush confond l’OTAN et l’Europe ? Ce pays ne se réduit pas à la personnalité de tel ou tel de ses dirigeants, et il n’est pas anormal, quand on est un responsable politique, de vouloir connaître, comprendre et dialoguer avec des alliés naturels.

La pratique présidentielle américaine peut-elle vous inspirer ?

C’est une démocratie qui fonctionne. La limitation des mandats permet, là encore, de la fluidité ainsi qu’un renouvellement de la classe politique que l’on aimerait retrouver dans la vie politique française. Le Congrès, devant lequel le président rend des comptes tous les ans, y dispose d’un vrai pouvoir de contrôle et d’enquête. Il y a à peine quinze ministres pour un pays de 300 millions d’habitants, et les ministères ne changent pas d’intitulé à chaque alternance.

Qu’aimeriez-vous importer de l’Amérique vers la France ?

J’aime l’énergie et la fluidité de l’Amérique. Ce sentiment que tout est possible. Cette impression – peut être artificielle – que des sagas sont possibles, qu’on peut partir du bas de l’échelle et monter très haut, ou bien le contraire. L’affaire Enron est fascinante et est morale. Les Etats-Unis ne permettent pas uniquement la réussite d’un Bill Gates, c’est aussi un pays qui sait sanctionner les erreurs.

Et ce que vous n’aimez pas ?

Le socle social minimum ne permet pas à des millions de gens de vivre décemment. Je n’aime pas cette brutalité. Je ne me reconnais pas non plus dans cette institutionnalisation systématique des racines. Ces communautés se rattachent à un drapeau, à un hymne et à des images, mais pas à une République. Les Américains ont les symboles de la nation, mais en ont-ils toujours les convictions communes ? Enfin, me déplaît le manque d’intérêt pour les affaires du monde, au regard duquel chaque Français passe pour un spécialiste de politique étrangère.

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One Response to “Le Monde 09/09/2006 M. Sarkozy : “J’aime l’énergie et la fluidité de l’Amérique””

  1. David N'Shikod Says:

    “Amérique”, “Américains”… C’est tout simplement insupportable. Rien que pour ca, je vais voter Villiers.


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